L’horreur a une fois de plus frappé une communauté congolaise, mais cette fois, l’accusation pointe vers l’institution censée la protéger. Le massacre de civils non armés survenu le 11 janvier dernier à Bukama, dans le Haut-Lomami, ne se contente pas d’être un épisode tragique de plus dans l’interminable litanie des violences en RDC. Il s’érige en potentiel point de rupture, un événement où la version officielle des Forces Armées de la République Démocratique du Congo (FARDC) se heurte frontalement aux témoignages des survivants et à la contestation politique. Le Parti du Peuple pour la Reconstruction et la Démocratie (PPRD), par un communiqué cinglant, jette une pierre dans le marigot d’une narration sécuritaire déjà trouble, exigeant une lumière crue sur des agissements qui, s’ils étaient avérés, corroderaient le dernier vestige de légitimité de l’État : le monopole de la violence légitime.
Le récit des autorités militaires, qui évoque des représailles contre un présumé groupe armé Maï-Maï, se fissure sous le poids des contre-témoignages. Les autorités territoriales de Bukama et de nombreux habitants affirment, avec une insistance troublante, qu’aucune présence de milice ni aucune attaque préalable contre les forces régulières n’avaient été signalées. Cet écart abyssal entre les deux versions n’est pas qu’une simple divergence factuelle ; il est le symptôme d’une défiance systémique. Comment une armée peut-elle prétendre à la loyauté de la population si ses actions sont perçues comme arbitraires et ses explications comme des fables concoctées pour couvrir des exactions ? La demande du PPRD pour une enquête internationale indépendante sonne comme un aveu d’échec des mécanismes judiciaires nationaux et un coup porté à la souveraineté narrative de Kinshasa.
La province du Haut-Lomami, théâtre de ce drame, devient ainsi le microcosme d’une crise de confiance bien plus large. Les arrestations massives et les traitements inhumains rapportés après le massacre ne font qu’enkyster la blessure. Ils transforment une opération de maintien de l’ordre, quelle qu’en soit la raison initiale, en une opération de terreur contre des civils. Le PPRD, en présentant ses condoléances et en exigeant la libération des détenus, se positionne habilement en défenseur du peuple face à un appareil étatique perçu comme dévoyé. Cette manœuvre politique, au-delà de l’humanitaire, vise le cœur de la légitimité du pouvoir en place. Un gouvernement peut-il se prévaloir de la protection des citoyens lorsque son armée est accusée de les massacrer ?
Les implications de cette affaire dépassent largement le cadre local de Bukama. Elle intervient dans un contexte national où la question sécuritaire reste l’épine dorsale du discours politique. L’incapacité à protéger les populations dans l’Est est un leitmotiv de l’opposition. Si des éléments des FARDC sont effectivement impliqués dans des exécutions sommaires à l’Ouest, dans une zone relativement éloignée des conflits conventionnels, le narratif étatique s’effondre. Il ne s’agirait plus de la complexité de la guerre contre des groupes rebelles, mais d’une violence d’État brute, appliquée contre sa propre population. Le pari du PPRD est risqué : en poussant pour une enquête externe, il force la main au pouvoir, l’obligeant soit à accepter un regard extérieur humiliant, soit à refuser et à assumer le rôle du cachottier.
La suite des événements sera décisive. La réponse – ou l’absence de réponse – des autorités centrales à l’exigence d’une enquête internationale en RDC sera scrutée à la loupe par la communauté nationale et les partenaires étrangers. Va-t-on assister à un huis clos militaire, une version définitive imposée par la hiérarchie, ou à une transparence douloureuse mais nécessaire ? La crédibilité des futures opérations des FARDC, notamment dans les zones instables, est en jeu. Plus profondément, c’est le contrat social ténu qui lie l’État congolais à ses citoyens qui est remis en question. Le massacre de Bukama pourrait bien devenir le symbole d’une fracture plus profonde, celle entre un pouvoir central accusé d’impunité et une périphérie livrée à tous les dangers, y compris celui venant de ses propres protecteurs.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: mediacongo.net
