Dans le ballet diplomatique souvent erratique qui tente de résoudre la crise sécuritaire endémique dans l’est de la République Démocratique du Congo, un acteur clé sort de sa réserve pour rappeler les règles du jeu. Corneille Nangaa Yobeluo, figure centrale de l’AFC/M23, a formellement accusé réception des messages portés par l’Angola de João Lourenço, président en exercice de l’Union africaine. Cette correspondance, tout en saluant les efforts de médiation, sert surtout de rappel à l’ordre : le processus de Doha, laborieusement construit, reste pour son mouvement la voie privilégiée vers une solution pacifique. Mais cette réaffirmation de principe survient dans un contexte où les allers-retours du président Félix Tshisekedi à Luanda font naître l’hypothèse d’une nouvelle initiative, créant une superposition diplomatique qui pourrait, paradoxalement, fragiliser les acquis existants.
Le coordonnateur politique de la rébellion, dans sa missive adressée à Lourenço, insiste lourdement sur l’engagement « plein et résolu » des parties depuis mars 2024 dans les négociations de Doha. Ce cadre, piloté par le Qatar avec la co-médiation des États-Unis et de l’UA via Faure Gnassingbé, est présenté comme le seul canal légitime pour s’attaquer aux « causes profondes du conflit ». Nangaa dresse même un bilan chiffré du processus : cinq instruments majeurs signés depuis avril 2025, qualifiés d’« acquis structurants et irréversibles ». La liste est éloquente – du communiqué conjoint à l’Accord-Cadre de Doha – et vise clairement à ancrer dans les esprits que des progrès substantiels ont été enregistrés. Mais derrière cette litanie d’accords, une question subsiste : ces signatures sur papier ont-elles réellement changé quoi que ce soit à la réalité sanglante du Kivu ?
La stratégie de Corneille Nangaa est transparente. En rappelant l’existence et la validité du processus de Doha, il tente de verrouiller le champ diplomatique et de contrer toute velléité de création d’un nouveau forum parallèle, potentiellement issu des récentes consultations de Luanda. Son message est un avertissement poli : ne réinventez pas la roue. « À ce jour, aucune des parties engagées dans le processus de Doha n’a remis en cause ni dénoncé ce cadre de dialogue », martèle-t-il, comme pour prévenir tout tournant unilatéral de Kinshasa. Cette défense acharnée du processus qatari révèle-t-elle une réelle confiance dans son aboutissement, ou plutôt la crainte que toute réinitialisation des pourparlers ne retire à la rébellion des avantages patiemment négociés ?
Pendant ce temps, la valse des présidents continue. Les voyages successifs de Félix Tshisekedi auprès de João Lourenço alimentent les spéculations sur un « plan B » africain, face à l’enlisement relatif des autres initiatives. Ni Kinshasa ni Luanda ne confirment l’existence d’un nouveau cadre, se retranchant derrière le statut protocolaire de Lourenço à la tête de l’UA. Cette ambiguïté même est problématique. Elle entretient un flou stratégique dommageable, alors que sur le terrain, la situation demeure explosive. L’implication personnelle de l’ancien président américain Donald Trump et l’accord de Washington, censé avoir été « entériné » par Tshisekedi et Paul Kagame, n’ont pas empêché les tensions de persister entre les deux capitales, sur fond d’accusations réciproques de mauvaise foi.
Cette superposition d’initiatives – Doha, Washington, et maintenant les ombres portées de Luanda – finit par dessiner un paysage diplomatique cacophonique. Chaque acteur, qu’il soit belligérant, médiateur ou facilitateur, semble jouer sa propre partition, au risque de créer plus de confusion que de clarté. Les négociations de Doha, présentées comme complémentaires à Washington pour traiter des racines politiques du conflit, semblent aujourd’hui au point mort dans leur application pratique. Cette inertie offre un terreau fertile à la reprise des hostilités, transformant les beaux discours sur la paix en un bruit de fond lointain, couvert par le fracas des armes.
La communication de Corneille Nangaa est donc un coup de poker rhétorique. Elle cherche à fixer l’agenda, à figer les processus en cours pour les rendre intangibles, tout en saluant courtoisement les nouveaux venus. Mais dans ce jeu complexe, la vraie question demeure : ces multiples cadres de dialogue servent-ils réellement la résolution de la crise sécuritaire en RDC, ou deviennent-ils eux-mêmes des enjeux de pouvoir, des arènes où se rejoue la lutte d’influence entre les parties ? La recherche d’une solution pacifique, comme le rappelle Nangaa, requiert du temps et de la constance. Elle exige surtout une cohérence et une volonté politique qui, à voir le morcellement des efforts, font encore cruellement défaut. Le prochain enjeu ne sera pas de signer un sixième instrument, mais de faire vivre le premier sur le terrain du Kivu.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd
