« Si vous passez dans les pavillons, vous allez voir l’état de santé des gens qui sont là, c’est terrible. » La voix de François Tabuku, chef du centre collectif des déplacés à Bandundu, porte un poids de désespoir insupportable. Elle raconte une tragédie silencieuse, une hémorragie humaine qui se déroule loin des projecteurs, où au moins 173 âmes, fuyant l’horreur, ont trouvé une fin tout aussi inhumaine dans le lieu supposé les accueillir. Ces hommes, ces femmes et ces nombreux enfants sont des déplacés Kwamouth, morts à Bandundu des suites des terribles conditions d’accueil des déplacés. Leur calvaire, qui a débuté avec leur fuite des violences Mobondo en 2022, se poursuit dans l’indifférence, transformant un refuge en mouroir.
Comment en est-on arrivé là ? La réponse se niche dans un abandon systémique. À Bandundu, les promesses d’assistance se sont évaporées comme l’eau sous le soleil équatorial. L’accès aux soins de santé primaires est un mirage, une bonne alimentation un luxe oublié. Les organismes, déjà affaiblis par le traumatisme de l’exode, cèdent un à un. La dernière assistance significative du gouvernement central remonte à un lointain jeudi d’octobre 2022. Depuis ? Un silence assourdissant. « Auparavant, les autorités nous assistaient, mais depuis 2024, elles ne s’en occupent plus, surtout pour les cas de décès », déplore François Tabuku, pointant du doigt l’abandon total de la part des autorités provinciales et nationales.
La mort, ici, n’est même pas digne. Elle est une épreuve financière et logistique de plus pour les survivants. Les corps s’accumulent, l’organisation des inhumations devient un parcours du combattant. Les familles sont parfois contraintes de payer des frais exorbitants à la morgue de Bandundu, une taxe sur la mort insoutenable. Alors, la solidarité de la misère s’organise. « On a sillonné par-ci par-là chez les déplacés pour contribuer, ne fût-ce que 200 francs ou 300 francs », témoigne le chef du site. Une cotisation de la dernière chance pour offrir une sépulture minimale à un frère, une sœur, un enfant. Jeudi dernier encore, trois vies ont été ensevelies dans cette précarité absolue, ajoutant leurs noms à la longue liste des morts à Bandundu.
Cette situation pose une question fondamentale : où est passée la solidarité nationale face à cette crise humanitaire en RDC ? Les déplacés de Kwamouth ne sont pas des statistiques. Ce sont des fermiers, des artisans, des écoliers qui ont tout perdu, d’abord sous la menace des miliciens, puis sous l’indifférence de l’État. Leur vulnérabilité est extrême, marquée par la faim, la maladie et un profond sentiment d’injustice. Les femmes et les enfants, premières victimes de ces ruptures sociales, paient le plus lourd tribut. Leur inhumation dans des « conditions inhumaines », comme le décrit le rapport, est le symbole ultime de cet effacement.
Le récit de François Tabuku sur l’enterrement d’un homme, d’une femme et d’un enfant avant-hier résume toute l’horreur de la situation. Une collecte de misère pour un cercueil, un véhicule prêté par un colonel compatissant – un acte individuel qui souligne par contraste la carence des institutions. Cela suffit-il à apaiser la conscience d’une nation ? La délégation de cinq ministres nationaux et son enveloppe de 100 dollars par ménage en 2022 semblent appartenir à un autre siècle face à l’urgence permanente d’aujourd’hui.
Cette tragédie à Bandundu est un révélateur criant des failles dans la chaîne de prise en charge des personnes déplacées internes en République Démocratique du Congo. Elle met en lumière l’incapacité à assurer un continuum entre l’urgence immédiate et l’accompagnement dans la durée. Au-delà de l’assistance humanitaire ponctuelle, c’est tout un système de protection sociale qui fait défaut. Les violences des Mobondo ont créé les déplacés, mais ce sont les carences dans les conditions d’accueil qui les tuent. Tant que la réponse restera fragmentée, tardive et dépourvue de vision à long terme, les sites d’accueil comme celui de Bandundu resteront des pièges mortels. Le droit à la vie, le droit à la dignité, même dans la mort, ne peuvent-ils être l’alpha et l’oméga de toute politique publique, surtout en temps de crise humanitaire ? La survie des milliers de déplacés encore présents à Bandundu en dépend. L’âme de la nation aussi.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd
