L’alerte, pourtant solennelle, sonne comme un écho familier dans les couloirs de la diplomatie africaine. Réuni en session ministérielle, le Conseil de paix et de sécurité (CPS) de l’Union africaine a une nouvelle fois brandi l’étendard de la préoccupation face à la déferlante de violence qui submerge l’est de la République démocratique du Congo. La prise de la ville stratégique d’Uvira par les rebelles de l’AFC/M23 a servi de déclencheur à cette 1323ᵉ réunion, cristallisant les craintes d’une contagion du conflit à l’ensemble de la région des Grands Lacs. Dans un communiqué cinglant, l’organe décisionnel a condamné « sans appel » cette escalade, exigeant le retrait « immédiat et total » du mouvement de toutes les zones occupées. Une position ferme qui masque mal l’impuissance face à une machine de guerre dont les rouages dépassent les frontières congolaises.
Cette grave préoccupation du Conseil de paix et de sécurité de l’UA intervient dans un contexte diplomatique pour le moins paradoxal. En effet, comment expliquer que la situation sur le terrain continue de se dégrader malgré l’accélération supposée du processus de Washington RDC Rwanda ? Porté par l’administration Trump et formellement entériné par les présidents Félix Tshisekedi et Paul Kagame, ce cadre était censé apaiser les tensions et tracer une voie vers la désescalade. Force est de constater que les langages de Kinshasa et de Kigali ne se sont pas harmonisés pour autant, chacun renvoyant la balle des accusations de mauvaise foi et de non-respect des engagements. Le processus, présenté comme un tournant, ressemble de plus en plus à un échiquier où les pièces avancent sans jamais atteindre l’échec et mat.
Dans le même temps, le dialogue Doha M23, orchestré sous les auspices de l’Émir du Qatar, semble s’enliser dans les sables du désert des intentions. Conçu comme le complément politique aux accords de sécurité de Washington, ces discussions visent à s’attaquer aux racines du conflit est RDC. Pourtant, les avancées sont inexistantes. La signature d’un accord-cadre, d’une déclaration de principes ou d’un mécanisme de cessez-le-feu reste lettre morte, sans impact sur la réalité des combats. Cette paralysie des canaux de négociation directe avec la rébellion a mécaniquement ouvert la voie à la reprise des hostilités. La communauté internationale, par la voix du CPS, peut-elle se contenter de condamnations verbales alors que les pourparlers patinent ?
La déclaration du Conseil ne s’est pas arrêtée à la M23 prise Uvira. Elle a également fustigé les « attaques odieuses » des ADF et des FDLR, pointant du doigt l’imbrication meurtrière des groupes armés qui fait de l’Est congolais un abcès de fixation de l’insécurité régionale. En brandissant la menace de rendre les auteurs « responsables de leurs actes », l’UA tente d’invoquer la justice internationale comme une épée de Damoclès. Mais sur le terrain, cette rhétorique peine à dissuader des combattants nourris par des logiques économiques, politiques et ethniques complexes. L’appel à l’application « rapide et intégrale » de la résolution 2773 du Conseil de sécurité de l’ONU sonne comme un vœu pieux dans un environnement où le droit international est systématiquement piétiné.
En filigrane de cette crise sécuritaire se profile l’épineuse question du dialogue national. Réclamé par une large frange de la société civile et de la classe politique congolaise comme un nécessaire exutoire aux tensions internes, il est systématiquement reporté. Le président Tshisekedi, gardien jaloux de son autorité constitutionnelle, conditionne sa tenue à sa propre initiative, reléguant au second plan la feuille de route proposée par les confessions religieuses. Cette posture, perçue comme une volonté de contrôler l’agenda politique, risque-t-elle de saper la légitimité des solutions envisagées pour l’Est ? Le chef de l’État joue gros en maintenant ce cap, car l’absence d’une concertation inclusive pourrait fragiliser davantage la cohésion nationale face à l’agression extérieure.
L’ultimatum du Conseil de paix et de sécurité UA constitue donc un nouvel avertissement, sans doute le plus pressant, adressé aux belligérants et à leurs parrains. Cependant, son efficacité reste suspendue à la capacité des acteurs régionaux et internationaux à transcender leurs divergences stratégiques. Les processus de Washington et de Doha sont-ils condamnés à n’être que des théâtres d’ombres, incapables d’imposer un cessez-le-feu durable ? La reprise de Uvira par le M23, en dépit des annonces de retrait, démontre que sans pression tangible et mécanisme de vérification robuste, les déclarations les plus fermes se dissolvent dans l’air miné du Kivu. La balle est désormais dans le camp des capitales concernées. La prochaine étape sera-t-elle celle d’une action coercitive, ou celle d’une nouvelle résolution, tout aussi solennelle et tout aussi vaine, face à la prochaine ville tombée ?
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd
