La fin de la Guerre froide avait laissé espérer un ordre international stable, dominé par la coopération multilatérale et l’hégémonie américaine. Pourtant, le XXIe siècle assiste à un retour en force des grandes puissances sur la scène mondiale, chacune affirmant ses intérêts stratégiques au détriment des règles établies. Un principe émerge comme justification commode : la légitime défense préventive large. Selon Me Jospin Bondjengo, expert en droit du commerce international, cette pratique représente une menace plus insidieuse que les arsenaux nucléaires, car elle sape les fondements du droit international.
Historiquement, l’ordre mondial post-1990 reposait sur la Charte des Nations Unies et le respect de la souveraineté des États. Le droit international, incarné par l’article 51 de la Charte ONU, autorise la légitime défense uniquement en réponse à une agression armée immédiate, avec une réaction proportionnelle et sous le contrôle du Conseil de Sécurité. Cependant, plusieurs puissances adoptent aujourd’hui une interprétation extensive, avançant le concept de légitime défense préventive pour justifier des interventions unilatérales.
Les exemples sont édifiants. En février 2022, la Russie envahit l’Ukraine, invoquant la protection des populations russophones, la dénazification et la menace de l’élargissement de l’OTAN. En juin 2025, Israël mène des frappes aériennes contre l’Iran, considérant cet acte comme une action préventive face au programme nucléaire iranien. Plus proche de la République démocratique du Congo, le Rwanda justifie ses incursions par des raisons de sécurité nationale, accusant Kinshasa de soutenir des groupes armés hostiles comme les FDLR. Enfin, les États-Unis capturent le président vénézuélien Nicolas Maduro pour narco-terrorisme, agissant sans mandat international.
Ces actions, bien que présentées comme des mesures de sécurité, contreviennent clairement au droit international. Elles illustrent une tendance inquiétante : les grandes puissances estiment pouvoir agir préventivement sur base de menaces hypothétiques, sans attendre l’aval du Conseil de Sécurité. La dissuasion traditionnelle cède la place à la préemption, transformant toute tension en conflit potentiel. Où s’arrêtera cette escalade ?
L’article 51 de la Charte ONU est formel : la légitime défense n’est permise qu’en cas d’agression armée effective. La légitime défense préventive large, qui consiste à attaquer un État parce qu’il pourrait devenir dangereux, est rejetée par le droit international. Pourtant, elle est de plus en plus invoquée, fragilisant l’ordre mondial. Les mécanismes de concertation, comme l’ONU, montrent leurs limites face à la volonté des puissances.
Pour l’Afrique, et particulièrement la RDC, cette dérive est alarmante. Le cas du Rwanda démontre comment un voisin peut utiliser l’argument de la sécurité nationale pour violer la souveraineté d’un État. Cela souligne l’urgence pour les pays africains de renforcer leur unité et de défendre le principe de non-ingérence. L’Union africaine devrait jouer un rôle plus actif dans la médiation et la prévention des conflits.
Plus globalement, la montée de la légitime défense préventive signe-t-elle la fin de l’ordre mondial basé sur le multilatéralisme ? Les institutions internationales, conçues après la Seconde Guerre mondiale, semblent inadaptées aux nouvelles réalités géopolitiques. Une réforme en profondeur de l’ONU et de sa Charte est nécessaire, notamment pour encadrer strictement le recours à la légitime défense et prévenir les abus.
En conclusion, le monde fait face à un paradoxe : alors que les armes sont plus destructrices, les garde-fous juridiques s’effritent. La légitime défense préventive, en devenant un outil des grandes puissances, risque de plonger la planète dans un chaos où la force prime le droit. La communauté internationale parviendra-t-elle à réaffirmer la primauté du droit international, ou assisterons-nous à l’effondrement définitif de l’ordre mondial ? Seul l’avenir le dira, mais l’urgence d’agir est incontestable.
Article Ecrit par Cédric Botela
Source: Actualite.cd
