Dans le centre de transit du quartier Délé à Bunia, un silence pesant alterne avec des éclats de rire timides. Ici, des adolescents aux regards tantôt vides, tantôt pleins d’une maturité trop précoce, réapprennent le simple fait de jouer. L’un d’eux, que nous appellerons Jean*, serre contre lui un ballon de football, un symbole d’enfance retrouvée après des mois passés dans l’enfer d’un groupe armé. Son histoire est celle de plus de mille deux cents autres en 2025. Comment une province meurtrie comme l’Ituri parvient-elle à redonner un avenir à ces enfants soldats ? La réponse se trouve dans un fragile processus de démobilisation et de réinsertion, porté par des acteurs locaux et internationaux déterminés, mais confronté à des défis de taille.
Les chiffres, rendus publics ce lundi 6 janvier par la coordonnatrice nationale adjointe du Programme de désarmement, démobilisation, relèvement communautaire et stabilisation (PDDRC-S), Marie-Chantal Lumba, donnent une mesure à la fois encourageante et vertigineuse de la tâche accomplie. Au cours de l’année 2025, ce sont 1 233 enfants, dont 455 filles, qui ont été extraits des griffes des milices et groupes armés qui écument la province de l’Ituri. Un bilan qui souligne l’urgence de la situation, mais aussi la mobilisation en cours. Ces jeunes, marqués à jamais par la violence, ont entamé un long chemin de retour à la vie civile. Avant de pouvoir retrouver leurs familles, ils ont bénéficié d’un accompagnement psychosocial et médical crucial au sein de structures comme le centre de transit de Délé, visité par la délégation du PDDRC-S. Cette première étape vise à panser les plaies invisibles, à désapprendre la loi des armes pour réapprendre celle du vivre-ensemble.
La réinsertion, cependant, ne s’arrête pas à la porte du centre. Le vrai défi commence au moment du retour dans la communauté. Pour garantir une réintégration durable et éviter les risques de re-recrutement, le programme a déployé une stratégie différenciée. Les enfants en âge scolaire ont été encouragés à reprendre le chemin de l’école, un droit fondamental qui leur avait été volé. Pour les autres, plus âgés, l’accent a été mis sur l’autonomisation à travers des formations professionnelles. Apprendre un métier – en menuiserie, en couture, en agriculture – devient alors une arme pacifique pour construire leur avenir et contribuer au développement de leur région. Cette approche holistique est au cœur de la mission du PDDRC-S à Bunia et dans toute la RDC.
Mais derrière ces chiffres et ces programmes se cache une réalité plus âpre. Marie-Chantal Lumba elle-même a reconnu, lors de sa mission d’évaluation en Ituri, que les besoins restent « énormes » pour assurer une prise en charge complète et durable. L’accès à l’éducation, la disponibilité des formations, le suivi psychosocial à long terme et l’acceptation par les communautés d’origine constituent autant d’obstacles à surmonter. La route vers une paix durable en Ituri passe nécessairement par la réussite de la réinsertion de ces enfants soldats. Leur échec signifierait alimenter à nouveau le cycle infernal de la violence. C’est pourquoi la coopération entre le gouvernement congolais, à travers le PDDRC-S, et les partenaires humanitaires comme l’UNICEF, est si vitale. Les réunions tenues à Bunia visaient précisément à renforcer cette synergie d’actions.
Que représentent 1 233 vies sauvées des camps militaires dans une région en proie à l’instabilité ? C’est à la fois une lueur d’espoir et un rappel des combats restants. Chaque enfant démobilisé est une victoire contre l’exploitation de l’innocence. Pourtant, la persistance des conflits et la pauvreté endémique menacent sans cesse ces acquis fragiles. La communauté internationale et les autorités congolaises peuvent-elles maintenir l’effort nécessaire pour que Jean et ses camarades ne soient jamais plus considérés comme des soldats, mais bien comme des enfants aux rêves intacts ? L’enjeu dépasse largement la province de l’Ituri. Il engage l’avenir même de toute une génération en République Démocratique du Congo, et la possibilité de briser, enfin, le cercle vicieux qui utilise les plus vulnérables comme chair à canon. Le centre de Délé, et tous ceux qui y œuvrent, portent ce fardeau et cet espoir sur leurs épaules, un enfant à la fois.
*Le prénom a été changé pour protéger son identité.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
