Les événements survenus en Tanzanie au mois d’octobre 2025 ont brutalement rappelé au monde les fragilités démocratiques qui persistent sur le continent africain. Une répression sanglante de manifestations, la contestation profonde d’un scrutin et la réélection écrasante de la présidente sortante ont plongé le pays, longtemps considéré comme un havre de stabilité, dans une crise politique aiguë. Ces développements interpellent au-delà des frontières tanzaniennes, posant une question fondamentale : assiste-t-on à un recul généralisé de la gouvernance démocratique en Afrique ?
Les faits sont tragiquement clairs. Des citoyens sont descendus dans les rues pour contester les résultats d’une élection présidentielle 2025 qu’ils jugeaient entachée d’irrégularités. La réponse des forces de l’ordre a été d’une violence extrême, faisant plusieurs morts par balles parmi les manifestants. Cette crise politique en Tanzanie a provoqué une onde de choc, tant la situation contrastait avec l’image pacifiée que le pays avait réussi à projeter ces dernières années. Les instances régionales, notamment la Communauté de développement d’Afrique australe (SADC) et l’Union africaine, n’ont pas tardé à exprimer leur profonde préoccupation, certains observateurs parlant même de condamnation ferme des processus électoraux.
Le contexte de ces manifestations en Tanzanie est crucial pour en saisir toute la portée. En amont du scrutin, l’espace politique s’était considérablement rétréci. Plusieurs figures de l’opposition ont été soit emprisonnées sous divers motifs, soit empêchées de déposer leur candidature, réduisant ainsi la compétition à une simple formalité. Dans ce paysage électoral verrouillé, la présidente Samia Suluhu Hassan, qui avait initialement suscité des espoirs d’ouverture après son accession au pouvoir, a été déclarée vainqueur avec un score soviétique de 98% des voix. Un tel résultat, dans un pays où l’opposition existait historiquement, a sonné comme un coup d’arrêt brutal à toute transition démocratique inclusive.
Comment en est-on arrivé là ? Les analystes pointent un durcissement progressif du régime, marqué par un contrôle accru des médias, une loi sur le cybercrime utilisée pour museler les critiques en ligne, et un recours systématique à l’appareil judiciaire pour neutraliser les adversaires politiques. Les promesses d’apaisement et de dialogue national faites par Samia Suluhu Hassan à ses débuts semblent appartenir à un passé lointain. Les manifestations de 2025 n’étaient ainsi que l’explosion visible d’une colère longtemps contenue face à la confiscation des institutions et du débat public.
La situation tanzanienne n’est malheureusement pas un cas isolé. Elle s’inscrit dans une tendance continentale plus large où la relation entre les gouvernants et les gouvernés se distend dangereusement. L’année 2025 a été émaillée, dans plusieurs pays, de conflits électoraux contestés et de mobilisations populaires réprimées. Parallèlement, dans d’autres États, les chefs militaires ont consolidé leur emprise à la suite de coups d’État, renforçant des régimes autoritaires. Cette érosion des contre-pouvoirs et de la participation citoyenne inquiète au plus haut point les observateurs de la gouvernance en Afrique.
Cette inquiétude est solidement étayée par les données. Mo Ibrahim, dont la fondation fait autorité en matière d’évaluation de la gouvernance sur le continent, tire la sonnette d’alarme. Son dernier rapport indique que les progrès enregistrés dans la décennie précédant 2022 ont nettement ralenti, voire stagné. Les critères mesurant la sécurité, la participation et les droits, ainsi que le développement humain, montrent des signes de faiblesse. « Si l’on examine la situation globale à l’échelle du continent, la tendance est préoccupante », a-t-il déclaré, soulignant que la trajectoire positive de long terme est menacée.
Les implications pour l’avenir sont lourdes de conséquences. La légitimité affaiblie des gouvernements peut engendrer une instabilité chronique, décourager les investissements et exacerber les tensions sociales. Le cas de la Tanzanie sert d’avertissement : un pays ne peut bâtir une prospérité durable sur le silence forcé de sa population. La communauté internationale, et surtout les organisations africaines elles-mêmes, se trouvent face à un défi de taille. Comment soutenir des processus électoraux crédibles et protéger l’espace civique sans être accusé d’ingérence ?
L’année 2026 s’annonce donc potentiellement tumultueuse. Les frustrations accumulées, les aspirations démocratiques contrariées et la consolidation de régimes autocratiques créent un mélange explosif. Les événements d’octobre 2025 en Tanzanie ne sont peut-être que le prélude à une période de bouleversements plus larges. La question n’est plus de savoir si le modèle de gouvernance en Afrique est en crise, mais comment y répondre de manière constructive avant que la rupture entre les peuples et leurs dirigeants ne devienne irrémédiable.
Article Ecrit par Cédric Botela
Source: mediacongo.net
