Dans le grand nord-ouest de la République Démocratique du Congo, la nouvelle année 2026 a débuté sur le même constat d’une administration à bout de souffle. Samedi 3 janvier dernier, un spectacle devenu malheureusement familier s’est rejoué devant les guichets des principales banques du Grand Équateur. Des centaines de fonctionnaires, épuisés et désillusionnés, se sont massés dans l’espoir de toucher enfin des salaires impayés depuis plusieurs mois, transformant la promesse d’un nouveau départ en une épreuve de plus.
À Gbadolite, certains agents publics affirment ne pas avoir perçu de rémunération depuis trois mois. À Mbandaka, le cœur administratif de la province, la paie du mois de décembre 2025 n’est parvenue sur les comptes bancaires que tard dans la soirée du vendredi 2 janvier, après les célébrations du Nouvel An. « Comment fêter sans rien dans la marmite ? », interroge, amer, un agent de la Fonction publique dont le témoignage recueilli par Radio Okapi résume le désarroi général. Ces retards chroniques, bien plus qu’une simple anomalie comptable, constituent une érosion systématique du lien de confiance entre l’État et ses serviteurs, et posent une question fondamentale : jusqu’où peut-on étirer l’élastique de la patience des agents publics ?
Les conséquences de ces difficultés dépassent largement la sphère individuelle pour impacter la qualité même du service public dans toute la région. Un enseignant, un infirmier ou un agent des eaux et forêts préoccupé par la subsistance quotidienne de sa famille peut-il se concentrer pleinement sur sa mission de service à la communauté ? La réponse, évidente, renvoie à une logique de court terme qui fragilise à terme la cohésion sociale et l’autorité de l’État dans des provinces déjà confrontées à de multiples défis. Le tableau est similaire à Zongo, Gemena ou Gbadolite, dessinant les contours d’un malaise généralisé qui n’épargne aucun territoire du Grand Équateur.
Derrière ces dysfonctionnements récurrents se cachent des problèmes structurels bien connus : lenteurs administratives, circuits de paiement opaques, et peut-être surtout, une priorisation politique qui semble reléguer la question des traitements des fonctionnaires au second plan. Le gouvernement joue-t-il avec le feu en testant mois après mois la résilience de ses propres employés ? Cette gestion erratique des masses salariales finit par ressembler à une stratégie inconsciente de démotivation, sapant les fondations de l’administration censée être le bras exécutif des politiques publiques.
L’appel lancé par plusieurs agents, demandant au Gouvernement congolais de « prendre toutes les dispositions nécessaires pour éviter de tels désagréments à l’avenir », sonne comme un ultimatum poli. La notion de « désagrément » est d’ailleurs minimisante pour décrire une situation de précarité qui contraint des familles entières. Cet épisode du 3 janvier n’est pas un incident isolé, mais le dernier chapitre d’une série qui se répète avec une régularité inquiétante, comme en témoignent les récentes tensions similaires parmi les enseignants de Rutshuru.
À l’heure où le pays aspire à la stabilité et au développement, la régularité du paiement des salaires dans la Fonction publique constitue un baromètre essentiel de la crédibilité de l’État. Peut-on sérieusement prétendre construire un État de droit et attirer les investissements lorsque l’on est incapable d’assurer la paie de ses propres agents ? La question, rhétorique, mérite pourtant d’être posée aux plus hautes sphères de décision. Les fonctionnaires du Grand Équateur, en attendant des solutions durables, continueront-ils à faire le pied de grue devant les banques, transformant l’attente d’un dû légitime en une humiliation publique ? La balle est désormais dans le camp des autorités, qui devront démontrer par des actes concrets que la résolution de cette crise n’est pas une simple promesse de plus, mais une véritable priorité nationale.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
