Le soleil tape fort sur le bitume, et dans son vieux taxi jaune, Joseph, la chemise trempée de sueur, regarde sa montre pour la énième fois. Il est bloqué depuis plus d’une heure sur l’axe menant au port de Matadi. « Chaque jour, c’est le même combat. Je pars de chez moi à 5h du matin pour un rendez-vous à 8h, et je suis toujours en retard. Ma voiture est devenue ma deuxième maison, une maison qui sent l’essence et la frustration », lâche-t-il, épuisé. Cette scène n’est pas isolée. À Matadi, chef-lieu du Kongo Central, le cauchemar des embouteillages est devenu le quotidien de milliers d’habitants, transformant les déplacements en une épreuve de survie.
La circulation à Matadi est aujourd’hui complètement paralysée par des bouchons monstres qui s’étendent sur des kilomètres. Cette situation ne touche pas seulement les automobilistes ; les piétons eux-mêmes luttent pour se frayer un chemin entre les véhicules à l’arrêt et les marchandises qui débordent des trottoirs. Comment en est-on arrivé là ? Les causes de cette paralysie sont multiples et ancrées dans le développement chaotique de la ville. En première ligne, l’intensification du trafic des poids lourds. Des centaines de camions convergent quotidiennement vers le port, artère vitale de l’économie, mais étouffante pour la mobilité urbaine. Ces géants d’acier avancent au ralenti, bloquant les artères principales et créant un effet domino sur tout le réseau.
À ce flux massif s’ajoute l’anarchie qui règne sur la chaussée. Des vendeurs à la sauvette ont investi l’espace public, réduisant drastiquement la largeur des voies. « On vend là où il y a des clients, et les clients sont dans les voitures immobilisées », justifie Mama Sophie, vendeuse de beignets, installée au bord de la route. Parallèlement, les taxis-bus effectuent des arrêts intempestifs pour embarquer ou déposer des passagers, sans le moindre respect des zones dédiées. Un système de régulation du trafic défaillant ou absent laisse le champ libre à ces pratiques, et les rares agents de circulation semblent dépassés par l’ampleur de la tâche.
Les conséquences de cette congestion permanente sont lourdes et dépassent le simple désagrément du retard. C’est une véritable pression psychologique qui pèse sur les Matadiens. Coincés des heures dans une chaleur étouffante, les nerfs sont à vif. Les disputes éclatent pour un pare-chocs contre un autre, les klaxons hurlent une symphonie de désespoir. « Le stress commence dès le réveil. Tu sais que ta journée sera rythmée par cette attente interminable. Tu deviens irritable, fatigué avant même d’arriver au bureau », témoigne Chantal, employée dans une société de négoce. Sur le plan économique, l’impact est tangible : perte de productivité, retards systématiques aux rendez-vous d’affaires, surcoût en carburant pour les transporteurs. Le trafic dans le Kongo Central est un frein au développement de toute la région.
Le problème des embouteillages à Matadi n’est donc plus un simple fait divers ; c’est un symptôme criant d’un mal plus profond. Il révèle les défis d’une urbanisation non maîtrisée, d’un manque de planification et d’investissement dans les infrastructures de transport. La ville grandit, ses activités économiques aussi, mais ses voies de circulation restent figées dans un schéma inadapté. Les habitants, eux, sont les premiers à subir cette fracture entre la vitalité économique et la qualité de vie.
Face à ce constat alarmant, des voix s’élèvent pour réclamer des mesures urgentes. Les solutions existent : créer des voies dédiées aux poids lourds, aménager des marchés officiels pour désengorger les rues, renforcer la signalisation et la présence policière pour fluidifier le trafic, et surtout, engager une réflexion globale sur l’aménagement du territoire. « On ne peut pas continuer comme ça. Matadi est une ville stratégique pour la RDC, mais elle étouffe. Il faut agir maintenant avant que la situation ne devienne ingérable », insiste un responsable local sous couvert d’anonymat. Les problèmes de transport en RDC trouvent ici une illustration parfaite, et leur résolution à Matadi pourrait servir d’exemple.
La balle est désormais dans le camp des autorités urbaines et provinciales. Réussiront-elles à relever ce défi de mobilité urbaine et à redonner aux rues de Matadi leur fonction première : celle de relier les gens, et non de les enfermer ? L’enjeu est de taille. Il en va du bien-être quotidien des habitants, mais aussi de l’attractivité et de l’efficacité économique de toute une région. En attendant, chaque matin, Joseph, Mama Sophie, Chantal et des milliers d’autres reprennent leur place dans ce ballet métallique immobile, espérant un jour retrouver le mouvement et la liberté de circuler.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
